4/02/2015

Jeune auxiliaire recherche jeune histoire du théâtre

Texte écrit dans le cadre du concours J'ai une histoire à raconter du CRSH, dont l'objectif était de promouvoir l'importance de la recherche universitaire. Comme il n'a pas été retenu, je lui donne un petit peu de visibilité ici.

À ce qu’il paraît, on dit: «Québec, ville de théâtre».  Chez moi, le théâtre a l'âge de ma mère. Mon travail, c’est de fouiller les quelque soixante ans de sa jeune histoire. Jeune, mais riche parce que… 

Saviez-vous qu'avant 1957, il n'y avait pas de troupe professionnelle de théâtre à Québec? Mais, le Capitole recevait depuis un bon demi-siècle les plus grands : du Théâtre du Nouveau Monde à la Comédie-Française! À coup sûr, les murs résonnent encore des quelques passages de l'immense Sarah Bernhardt.

Avez-vous déjà entendu parler de l'Estoc et de son petit théâtre du 5, rue St-Louis, à deux pas du Château Frontenac? C’est là que tout a commencé! Les premiers? Pierre Fontaine, André Ricard, Jean-Louis Tremblay. Puis il y a eu le Trident, en 1971, et les autres ont suivi.

Québec c’est aussi l’histoire d’un théâtre de création, de recherche. Pour Robert Lepage, c’est un incubateur, le lieu parfait pour innover.

Mais ici, le théâtre est aussi fuyant. La métropole attire les artistes comme un aimant. Qui pourrait les blâmer de choisir l'exil, quelque part où il est peut-être possible pour eux de vivre de leur art?

Le théâtre est éphémère, mais il laisse des traces. Les lieux en gardent la mémoire. Les spectateurs se souviennent. Mes collègues et moi, nous allons vous raconter nos villes, nos régions, notre province de théâtre. Parce que le théâtre est un art vivant, et la recherche sert aussi à prolonger l’expérience en rappelant aux créateurs d’où ils viennent, ce que le passé leur laisse comme héritage, et de dresser au public un portrait de son identité culturelle.

Le projet Socio-esthétique des pratiques théâtrales du Québec contemporain (SEPT-QC), c’est une synthèse historique du théâtre québécois depuis 1945 qui verra le jour en 2018.

Pour plus d'info sur le projet : http://sept-qc.org/

4/01/2015

Adieu et merci - Latifa Laâbissi


Quand je prends place dans la salle, je ne sais pratiquement rien du spectacle que je vais voir, si ce n'est que sa durée : 45 minutes. Toujours bon de savoir qu'au cas où je n'aimerais pas, ça ne va de toute façon pas durer très longtemps. 

Sur scène, un rideau violet. Puis vient la chorégraphe-interprète, vêtue d'une robe de la même couleur et portant...la barbe. Vision étrange que cette danseuse au genre incertain qui effectuera pendant une trentaine de minutes quelques variations sur le thème du « salut final ». Bien qu'elle réussisse à nous faire ressentir la vulnérabilité de l'artiste à ce moment particulier de tout spectacle, bien qu'elle fasse aussi surgir quelques réminiscences d'une Mary Wigman (à qui elle emprunte le titre de son dernier solo) en intégrant certains éléments de son style de mouvement, on comprend vite le concept. M'ennuyant un peu, j'ai développé une fascination pour la richesse du violet du rideau, les éclairages et le mouvement qui l'animait...

Au niveau sonore, d'abord le silence, puis graduellement, les bruits d'une foule (dialogues indistincts, babillages d'enfants, etc.) viennent remplir l'espace, prenant de plus en plus de volume, jusqu'à l'irruption quelque peu surréaliste d'un rugissement de lion. C'est à ce moment que Laâbissi disparaît quelque part derrière le rideau.

Puis ce sera l'explosion. Celle qui effacera la demi-heure d'ennui, la justifiera même. Sur une une musique un peu pop, la danseuse revient sur scène, complètement nue et libérée de toute la gravité qui avait marquée la première partie. Un seul mot pour décrire cette nouvelle danse : jubilation. Jubilation d'un corps mature, assumé, toujours affublé de cette ridicule barbe qui souligne maintenant la blancheur d'un sourire presque carnassier, écho visuel au rugissement qui l'a précédé. Jubilation dans le mouvement libre. La danseuse combat le cadre, s'engageant même dans un duel contre le rideau, dans lequel elle se cachait parfois tout à l'heure, et qu'elle charge maintenant à la manière du taureau de la corrida. Jubilation contagieuse, mon propre sourire qui ne quitte pas mon visage.

La danseuse se calmera enfin, renfilera sa robe violette pour reprendre le rituel du salut jusqu'à disparaître dans l'obscurité.

Pendant les applaudissements, je sens que certains spectateurs attendent le retour de l'artiste, mais bien entendu, elle ne reviendra pas saluer, puisqu'elle vient de nous en offrir pour 45 minutes.

Les lumières de la salle se rallument et la musique pop est rejouée pour la sortie. Cette chanson ne me quittera pas du trajet de retour vers chez moi, ainsi que le sentiment de liberté que m'a laissé le spectacle :

Changing of the Guard - Patti Smith :

Vu le 28 mars 2015, au Théâtre Garonne de Toulouse


Prêt-à-baiser - Olivier Dubois

Prêt-à-baiser d'Olivier Dubois ou le «french» le plus long et intense de toute l'Histoire de la scène. C'est-à-dire qu'il y avait pas mal de spectateurs mal à l'aise qui gigotaient sur leur siège...

Duo cannibale pour bouches soudées dont les langues doivent avoir un torticolis à l'heure qu'il est. Chorégraphie minutieuse de l'énergie brute du désir, avec pour inspiration et pour trame l'épique Sacre du printemps. Sublime.

Deux hommes assis sur un banc se regardent, presque immobiles. Le chorégraphe et sa Muse. Commence alors une extrêmement lente avancée, l'un vers l'autre, à peine perceptible pour les spectateurs. La tension est palpable et contagieuse. Le corps un peu penché vers la scène, je scrute cette nano-chorégraphie dans ses moindres détails en retenant mon souffle. Le chorégraphe-prédateur est impassible, sa respiration à peine visible dégage l'assurance que la chasse sera bonne. Le jeune homme face à lui est plus expressif: les micro mouvements de sa bouche laissent paraître l'attente impatiente du baiser.

Et il finit par venir ce baiser, libérant toute la salle. Le soulagement est court, car avec le contact des deux bouches vient la musique du Sacre et toute sa charge énergétique qui viendra moduler la longue chorégraphie des langues, des visages qui se dévorent, puis des corps qui luttent.

Là où certains n'ont peut-être vu que la performance trop longue, malaisante, de deux hommes qui s'embrassent, j'ai plutôt reçu la décharge explosive d'une danse sauvage, mais réglée dans les moindres détails. 72 repères sur la musique pour le chorégraphe, 4 pour l'interprète-Muse. Une chaîne de réactions dont le créateur a le parfait contrôle, mais dont l'intensité dégagée est sans mesure.


 Vu le 31 mars 2015, au Théâtre Sorano de Toulouse, dans le cadre du Marathon d'avril.